La gauche tunisienne au risque de ses valeurs

La gauche tunisienne représentée dans le parlement par le front populaire a été dernièrement l’objet d’une critique systématique parce qu’elle a refusé d’intégrer le gouvernement d’Assid après les élections de 2014, ouvrant ainsi la voie aux islamistes pour la gestion des affaires du pays. Je voudrais ici donner mon point de vue sur cette décision et analyser les fondements théoriques qui ont, d’une certaine manière, conduit la majorité des partis de gauche à prendre cette position.

Il va sans dire que ce qui caractérise ces partis dits « idéologiques », c’est leur ancrage dans un schéma théorique construit autour d’un certain nombre de principes qu’ils doivent à chaque moment respecter. Ce schéma peut être appelé ordre de la vérité puisque ces partis en ont fait la référence fondamentale de leur action. Autrement dit, le front populaire n’agit pas nécessairement selon la règle de la réalité politique et ne se soumet pas toujours à l’ordre de l’efficacité parce qu’il développe un arsenal de positions théoriques qui se réfèrent à des systèmes de pensée précis comme le marxisme, le communisme, le socialisme, le nationalisme, le baathisme, etc. Les autres grands partis comme Ennhdha ou Nida Tounes ou encore Afak, ont choisi l’ordre de l’efficacité en mettant de côté, les référents « idéologiques », certains pour des raisons tactiques (comme Ennahdha), d’autres pour des raisons stratégiques parce qu’ils adhèrent à la conception illusoire de la fin des idéologies.

Ce n’est donc pas un échec ou un retranchement de la gauche comme on a souvent affirmé  en lui reprochant d’être un « éternel contestataire » et en lui demandant de « réviser son programme » et sa façon d’agir pour « prétendre à l’exécutif ». Ce qu’on est en train de demander à la gauche est finalement de quitter l’ordre de la vérité pour intégrer l’ordre de l’efficacité et devenir pour ainsi dire, sans principe, sans référence théorique, sans perspective de combat et de lutte, un peu à la manière du parti socialiste français, qui actuellement, a mis de coté les principes historiques du socialisme et gère le néocapitalisme à la manière de n’importe quel parti de droite.

On ne doit donc pas être pessimiste quant au rôle de la gauche dans cette conjoncture cruciale du pays.  La gauche tunisienne occupe actuellement une place stratégique dans l’échiquier politique en Tunisie, puisqu’elle peut mener, à la fois, son rôle de leadership d’opposition au parlement et son rôle de leitmotive des luttes populaires pour défendre les trois grands principes de l’ordre de la vérité auquel elle est soumise, à savoir, le progrès, la justice sociale et la dignité. N’oublions pas que les politiques et les militants de gauche et même les intellectuels tunisiens « de gauche » ont toujours œuvré pour la concrétisation de ces principes ; ce n’est donc pas pour  des postes ministériels que la gauche doit rompre avec ses principes et sa stratégie historique.

Mais cela ne nous empêche pas de formuler quelques critiques quant à sa manière d’agir. En premier lieu, il faut analyser pourquoi elle n’arrive pas à être beaucoup plus populaire alors qu’elle est théoriquement la plus apte à être ancrée dans les masses populaires. A ce niveau, il est temps de mettre en chantier la relation que la gauche se doit d’avoir avec  la religion et admettre que le slogan marxiste « la religion est l’opium du peuple » est , aujourd’hui, à prendre seulement comme une boutade. Il y a aussi nécessité à mettre en chantier les relations trop verticales et même autoritaires qui structurent ces partis. J’ai toujours pensé que le concept de liberté n’a jamais été bien assimilé par la gauche en général et il est peut être  temps, dans une situation historique nouvelle, d’oser le travailler et l’adopter définitivement comme quatrième principe de l’ordre de la vérité de la gauche tunisienne.

Evidemment le libéralisme ambiant à l’échelle internationale et la « dépendance » de la Tunisie à l’impérialisme de la mondialisation  favorisent plutôt Nida Tounes, parti libéral « sans idéologie » mais aussi Ennahdha soutenue par la doctrine inclusive de l’islam politique qu’édifie actuellement l’Occident sans en mesurer les conséquences. C’est pourquoi, il est impératif pour la gauche de continuer le combat pour la justice sociale, pour la dignité et le progrès mais aussi pour la liberté individuelle et sociale parce que le monde « mondialisé » va, il est clair, directement vers la pensée unique, celle du libéralisme que dicte l’impérialisme à tous les peuples du monde par la diplomatie et la guerre. Finalement, il est tout à fait logique (économiquement et socialement) que ces deux partis (Nida et Ennahdha) gouvernent ensemble puisqu’ils adhèrent à cette stratégie de la mondialisation. La gauche tunisienne est obligée d’être dans une dynamique d’opposition et de lutte, si elle veut résister et continuer à exister malgré l’invasion de la pensée unique qui re-gagne du terrain avec l’idéologie du surcapitalisme et de l’hyperlibéralisme.

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